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De nombreux savants ont eu l'idée de se servir des échecs comme d'un modèle pour illustrer certains concepts de la physique théorique. Le monde est vu comme un vaste jeu analogue aux échecs, joué par les dieux, et la science consiste à en découvrir les règles. C'est le plus souvent dans ce sens que l'on utilise la métaphore: les échecs, chose familière, servent de modèle pour expliquer la physique, chose complexe. Cette métaphore peut se révéler profonde et pertinente, ce qui est tout à l'honneur du Roi des jeux. Malheureusement, elle appuie assez souvent une conception positiviste: le monde est un objet et la science étudie ses propriétés avec l'outil mathématique. On restreint parfois sa portée en précisant que les lois des échecs ne sont pas mathématiques contrairement aux lois physiques. Cette façon de voir positiviste ne convient ni à la science ni aux échecs. Pour commencer il n'est pas si évident que les lois des échecs ne soient pas mathématiques. Une règle du jeu s'apparente à un axiome mathématique. Par exemple pour définir ce qu'est un pion, on spécifie sa place initiale, la façon dont il se déplace, dont il prend, la promotion, puis la prise en passant. On le caractérise par ses propriétés. Le positivisme, qui croyait abolir l'idée ancienne de l'harmonie mathématique du monde, est réfuté au vu des progrès de la physique théorique. Et cette harmonie est au cœur de l'énigme de l'intelligibilité du monde. De même, on peut s'interroger sur le sens de l'intelligibilité des échecs, même si celle-ci peut sembler aller de soi, puisqu'elle nous est donnée, pour ainsi dire, "par construction". On serait tenté de réfuter l'argument en affirmant que les échecs sont intelligibles parce qu'ils obéissent à des règles simples. Mais que signifie "simple"? Simple à comprendre? Mais alors que signifie "comprendre"? En un sens, on ne comprend que de façon mathématique. On a l'impression de comprendre ce qu'est un électron quand on nous dit que c'est une petite sphère et de ne plus comprendre quand on nous dit que c'est une densité de probabilité, parce que ça devient mathématique. Mais une sphère c'était déjà mathématique. Une fonction cognitive aussi fondamentale que la reconnaissance des symétries repose sur les maths, la définition exacte de la symétrie utilise la notion mathématique de groupe, qui se définit en général de façon axiomatique. On voit que l'intelligibilité des échecs n'est pas anodine si on songe que l'intelligibilité en général est liée au pouvoir créateur des mathématiques. On démontre en mécanique (classique ou relativiste) que l'existence de quantités réelles comme l'énergie dérive mathématiquement (donc a priori) de l'invariance formelle des lois de la physique. Or cette invariance est elle-même une condition a priori de notre entendement. Les mathématiques sont plus qu'un outil, plus que le langage de la science, elles sont le langage du monde physique. Si les échecs sont intelligibles c'est en fait plutôt que ses règles sont universelles comme des lois mathématiques. Elles spécifient les coups autorisés dans toutes les positions possibles, même dans les positions inédites. Elles ont une "invariance formelle" qui est une "condition a priori de notre entendement", exactement comme dans le cas de la physique théorique. Cette argumentation est purement théorique, mais je ne la crois pas inutile; je suis persuadé que pour aimer profondément les échecs il faut y voir autre chose qu'un divertissement dénué de sens.
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